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Une Visite Aux Orphelinats
de George Müller
 
Les établissements auxquels M. G. Müller a donné son nom, se trouvent placés à la campagne, non loin d'un des faubourgs de Bristol qui, par une curieuse coïncidence, porte le nom éminemment français de Montpellier. A la suite d'agrandissements successifs, l'orphelinat, dont la réputation est universelle, se compose maintenant de cinq grandes maisons distinctes, bâties à une assez grande distance les unes des autres, en plein soleil, dans une exposition splendide. Quand on songe que la plupart des petits pensionnaires qui habitent là, sortent de cités manufacturières où le ciel est habituellement obscurci par le brouillard, la fumée et les émanations de la houille, on bénit Dieu qui a conduit ces pauvres enfants dans ce paradis terrestre, à la campagne. Après avoir passé des années dans des chambres sombres, humides et basses, après avoir été élevés dans des rues remplies d'immondices, au milieu desquelles ils croupissaient comme de petits sauvages, quel bonheur pour eux d'être tout à coup transportés au milieu d'une campagne verdoyante, d'apercevoir des arbres, des troupeaux de vaches et de moutons, d'avoir de l'air, du soleil et de la place à discrétion, de pouvoir s'ébattre enfin dans les vastes prairies qui entourent l'institut. Mais venons-en à notre visite.
 
Nous fûmes d'abord introduits dans une vaste salle où s'organisent les escouades de visiteurs, qui se succèdent de demi-heure en demi-heure. Puis sous la conduite d'une sous-directrice, nous visitâmes successivement les diverses parties du bâtiment N° 1, le premier qui ait été construit.
 
On nous montre d'abord la nursery, dans laquelle les plus jeunes enfants sont réunis par groupes de six à huit au plus, sous la direction d'une bonne. On s'efforce de leur remplacer ainsi en quelque mesure la vie de famille. Toutes les chambres sont hautes, claires et d'une extrême propreté; aux parois, de charmantes gravures du Graphie contribuent à égayer ce « home » des déshérités. Lorsqu'on regarde les bonnes joues rouges de ces chers bébés, on a l'impression qu'ils se trouvent réellement heureux et satisfaits. On nous présente les deux plus jeunes pensionnaires, un petit garçon et une petite fille, âgés l'un de quinze, l'autre de dix-huit mois. Puis nous traversons d'interminables dortoirs, très bien tenus. Mais à la vue de ces petits lits blancs, alignés comme dans une caserne, le cœur se serre en songeant à tous les pauvres enfants qui s'y endormiront, sans plus jamais recevoir les doux baisers de leur mère!
 
Dans les salles d'école, nous assistons à des exercices de chant et de gymnastique, et c'est merveille de voir avec quelle précision les mouvements sont exécutés au son de la musique. Je note en passant des leçons de choses données d'une façon originale et attrayante. Les enfants, assis ou debout, psalmodient à demi-voix une longue chanson qui décrit les divers métiers, et tout en chantant, ils imitent tour à tour le semeur, le tailleur ou le scieur de bois, etc. Nous entendons aussi l'histoire d'une pauvre poupée qui perd successivement nez, tête et jambes ; et à mesure que les enfants énumèrent les divers membres de la dite poupée, ils montrent leur propre tête, leurs bras et leurs jambes. C'est plaisir aussi de voir toutes ces petites mains s'agiter en l'air, pour simuler à la perfection les mouvements du papillon.
 
Mais le temps passe ; il nous faut traverser rapidement les divers ateliers, les salles de bains, la buanderie, le four, la cuisine et les magasins d'habillements. Nous remarquons avec plaisir que, par une délicate attention, chaque enfant possède en propre une petite armoire dans laquelle il peut serrer ses jouets, les lettres qu'il reçoit ou les cartes illustrées qui lui sont envoyées à l'occasion de Noël. C'est, nous semble-t-il, une excellente manière de développer chez les élèves le goût de l'ordre et le sentiment de la propriété. Enfin, en quittant l'orphelinat, nous observons que l'espace qui sépare les divers corps de bâtiments, est occupé par de vastes jardins potagers qui fournissent aux jeunes garçons l'occasion de travailler en plein air.
 
Après avoir lu ces impressions personnelles, peut-être les lecteurs de la Feuille religieuse seront-ils intéressés par quelques détails statistiques relatifs à l'orphelinat de G. Müller, qu'on connaît de réputation, mais sans posséder à son sujet des données bien exactes. Nous empruntons nos renseignements au dernier rapport annuel, qui a été livré à l'impression dans le courant de juillet 1887.
 
L'orphelinat de G. Müller a été fondé en 1836, et ne comprenait à l'origine qu'une petite maison, capable de recevoir une trentaine d'enfants. A cette même époque, tous les établissements similaires de l'Angleterre ne pouvaient contenir que trois mille six cents orphelins environ, et plus de six mille de ces pauvres enfants, âgés de moins de huit ans, étaient logés dans les prisons, faute de trouver un autre asile. Mais l'impulsion donnée par G. Müller à cette branche de l'activité chrétienne a été si féconde, qu'en l'an de grâce 1887, les divers orphelinats de la Grande-Bretagne sont capables d'abriter plus de cent mille enfants, ce qui suffit amplement, paraît-il, aux besoins actuels.
 
D'après l'acte de fondation, l'institution de G. Müller a pour but précis de nourrir, habiller, et élever d'après les principes bibliques les enfants indigents, orphelins de père et de mère. A plusieurs reprises le vénérable fondateur a indiqué nettement que le but premier de ces utiles établissements est de travailler au salut des âmes des orphelins qui y sont élevés.
 
L'admission et l'entretien (absolument gratuits) sont accordés indistinctement à tous les enfants qui remplissent les conditions requises, à quelque dénomination religieuse qu'aient appartenu leurs parents. A ce moment, l'orphelinat de Bristol, qui est le plus vaste du monde, compte 2061 enfants des deux sexes. La santé générale des élèves est si bonne, que la moyenne annuelle des décès ne dépasse pas 5%. Les enfants reçoivent une solide instruction primaire qui porte sur la lecture, l'écriture, l'histoire sainte, l'arithmétique, l'histoire, la grammaire, la géographie, la composition et le chant.
 
Aux derniers examens annuels qui ont eu lieu en février et en mars, l'inspecteur délégué par le gouvernement a estimé que le 94% des élèves étaient susceptibles d'être promus dans une classe supérieure.
 
D'une façon générale, on s'efforce d'élever les jeunes filles en vue du service de maison, plutôt que de les faire entrer dans les lingeries ou les grands magasins de confection où elles sont exposées à beaucoup de tentations. On veille tout particulièrement à ce qu'elles connaissent parfaitement les travaux à l'aiguille et les soins du ménage. Durant leur séjour à l'orphelinat, qui dans la règle se prolonge jusqu'à dix-sept ans révolus, les jeunes filles sont instruites dans la coupe et la répararation des vêtements, qui sont tous confectionnés dans l'établissement. Le costume se compose pour les garçons d'un gilet et d'une veste bleu foncé, d'un pantalon en velours marron et d'une casquette. Quant aux filles, elles portent une robe bleue avec col; leur coiffure consiste en un large chapeau coupé, en paille.
 
Comme les garçons sont susceptibles de se tirer d'affaire plus vite que les filles, on ne les garde pas au delà de leur quinzième année. La plupart entrent alors en apprentissage comme charpentiers, tailleurs, jardiniers, cordonniers, etc., ou s'engagent comme valets de ferme. Tous sont élevés d'une manière extrêmement pratique; c'est ainsi qu'on leur enseigne même à tricoter et à raccommoder leurs bas. Ajoutons pour terminer, que depuis les cinquante et un ans que M. G. Müller a ouvert ses divers établissements, il n'a jamais adressé au public aucun appel direct de fonds et a reçu la somme colossale de vingt-six millions de francs.
 
Mes lecteurs s'attendent sans doute à ce que je leur décrive maintenant la personne du vénérable directeur de ces œuvres admirables qui vivent uniquement de foi. Malheureusement, mon espoir de voir celui-ci a été déçu. En effet, M. G. Müller après être rentré en Angleterre le 13 juin dernier, n'a pas tardé, après quelques semaines de repos, à repartir pour son quinzième voyage missionnaire.
 
Les nombreux amis qui ont pu faire la connaissance personnelle de M. G. Müller durant les divers séjours que celui-ci a faits en Suisse, seront heureux d'apprendre que ce noble vieillard porte si allègrement le poids de ses quatre-vingt-deux ans que, peu de jours avant son départ pour l'Australie, il était encore capable d'écrire : « Grâce à Dieu, je suis en parfaite santé, exempt des infirmités qui accompagnent si fréquemment un âge avancé. J'ai la même vigueur intellectuelle qu'il y a soixante et un ans. J'ajoute que la vigueur de ma voix et de ma poitrine est beaucoup plus grande que celle que je possédais il y a soixante et un ans, lorsque je prêchai pour la première fois. »
 
Lorsqu'on se souvient de l'insistance avec laquelle ce chrétien d'élite recommande une lecture journalière, suivie et méthodique des saintes Ecritures, on ne peut que répéter à son sujet ce que disait le psalmiste : « Heureux l'homme qui trouve son plaisir dans la loi de l'Eternel, et qui la médite jour et nuit. Il est comme un arbre planté près d'un courant d'eau, qui donne son fruit en sa saison, et dont le feuillage ne se flétrit point; tout ce qu'il fait lui réussit. » (Ps. I, 2, 3.)
 
Puisque nous parlons de George Müller, nos lecteurs ne liront pas sans édification quels sont ses principes en matière de prédication. Il les a exposés lui-même dans la préface de son quarante-huitième rapport annuel pour 1887.
 
« Comme quelques-uns de mes lecteurs peuvent être désireux de connaître les sujets que j'ai spécialement en vue dans ma prédication et dans mes voyages missionnaires, je vais brièvement leur exposer ce qui est relatif à ce sujet:
 
» 1° J'annonce l'Evangile de la façon la plus simple possible, de manière à ce que chacun comprenne comment peut être obtenue la bénédiction que les pécheurs reçoivent par la foi en Christ. Beaucoup de personnes qui s'enquièrent diligemment de leur salut, demeurent cependant sans avoir la paix parce qu'elles en restent toujours au domaine du sentiment et des impressions. Elles ne peuvent pas comprendre que tout homme qui considère que par nature il est un pécheur perdu, et qui confesse cela devant Dieu, passe, pour ainsi dire, condamnation sur lui-même, que cet homme reçoit le pardon de ses pêchées, qu'il est justifié, dès le moment où il croit en Jésus, et qu'il ne périra pas, mais qu'il a la vie éternelle. (Rom. V, 1; Acte. X, 43 ; Jean III, 16.)
 
» 2° Au cours de mon activité pastorale, j'ai trouvé qu'une multitude d'enfants de Dieu ne possédaient pas la connaissance de leur véritable position en Christ. Ils ne voulaient pas admettre le fait qu'ils étaient passés de la mort à la vie, qu'ils avaient été régénérés, pardonnés, et qu'ils n'étaient plus sous le coup de la condamnation. A présent que j'ai réalisé moi-même cette expérience, et cela depuis plus de soixante et un ans, je désire, avec l'aide de Dieu, amener aussi les autres à l'intelligence de cette bénédiction. Ce devoir est d'autant plus impérieux qu'un grand nombre de prédicateurs de l'Evangile et de pasteurs, ne possédant pas eux-mêmes l'assurance de leur salut, sont entièrement privés de la paix et de la joie de Christ, et ne peuvent, par conséquent, amener les autres hommes à une paix et à une joie véritables dans le Seigneur.
 
» 3° Je m'efforce aussi de ramener les chrétiens à la lecture des saintes Ecritures, et de les inviter à éprouver toutes choses à la lumière de la Parole de Dieu et à ne faire cas que de ce qui a résisté à cet examen. Je m'efforce d'amener les croyants à aimer leur Bible, en les exhortant à une étude journalière, systématique et suivie de celle-ci, car je sais, par une expérience de cinquante-huit années, quelle bénédiction j'ai reçue par ce moyen.
 
» 4° Je travaille aussi à l'extirpation de l'esprit d’étroitesse, en développant l'amour fraternel parmi les véritables chrétiens. Pour cela je vais au milieu de tous les vrais croyants, à quelque dénomination qu'ils appartiennent, pourvu qu'ils soient basés sur le fondement de notre sainte foi. Tout en n'étant pas d'accord avec eux sur telle ou telle de leurs opinions, je prêche cependant au milieu d'eux tous, car j'ai vu par une longue expérience combien le cœur de notre Seigneur Jésus doit être attristé par la désunion qui existe même au milieu de ses propres disciples. C'est pourquoi j'ai cherché, dans la mesure de mes faibles forces, à unir tous les vrais croyants. Mais comme cela ne pouvait s'effectuer en demeurant éloigné de mes frères en Christ, je suis allé au milieu d'eux, et j'ai fraternisé avec eux, pour autant qu'on n'a pas exiger de moi quelque chose que je ne pusse accomplir en bonne conscience.
 
» 5° Comme depuis cinquante-sept ans j'ai vu combien, même parmi les chrétiens sincères, il existe peu de véritable confiance dans le Dieu vivant, au cours de mes voyages missionnaires j'ai cherché, en particulier, à affermir leur foi sur ce point spécial. Et cela, parce que j'ai reconnu d'une part les conséquences bénies d'une réelle confiance en Dieu, et de l'autre, combien était funeste la défiance à son égard.
 
» 6° Soit dans mon ministère public, soit dans mes rapports personnels avec les chrétiens, je cherche à conduire mes frères à plus de réelle séparation d'avec le monde. Mais cependant, je les mets en même temps en garde contre les extravagances qu'on ne peut pas trouver dans la Parole de Dieu, comme, par exemple, la perfection absolue réalisable dans notre vie terrestre.
 
» 7° Pour autant que le Seigneur m'en rend capable, je donne aussi des instructions relatives au véritable caractère de la présente économie et à sa fin probable. Je tâche aussi d'amener l'Eglise de Dieu à regarder à la seconde venue de Christ comme à sa plus grande espérance. Dans mes voyages missionnaires j'ai saisi avec empressement toutes les occasions d'avoir des réunions avec les pasteurs des diverses Eglises, soit pour les encourager dans leur travail, soit pour les faire profiter de l'expérience que m'a donnée un ministère pastoral de soixante et un ans. Ayant moi-même été converti tandis que j'étais à l'Université, j'ai durant ces douze dernières années présidé plus de deux cents réunions spécialement destinées aux étudiants des Universités et des séminaires théologiques, et aux élèves des instituts missionnaires. En terminant ce qui se rapporte au sujet de la prédication, je crois qu'il serait particulièrement désirable que des serviteurs de Dieu, âgés, expérimentés et instruits, pussent être amenés à se consacrer à l'œuvre de la Visitation des Eglises. Ces visiteurs devraient chercher à réveiller les Eglises et à amener celles-ci à un état spirituel plus conforme aux données scripturaires. Mais il faudrait que ce fussent des hommes capables d'apporter devant les assemblées de chrétiens l'expérience d'une longue vie passée au service du Seigneur. Quelle grande bénédiction ce serait, si de pareils serviteurs de Dieu, âgés et expérimentés, pouvaient être poussés par la lecture de ces lignes à employer les dernières années de leur carrière à ce travail de Visitation parmi les Eglises. Car si les Eglises étaient amenées à un degré de spiritualité plus élevé, tous les membres qui les composent deviendraient du plus au moins des ouvriers pour Dieu. Dans le désir que ce vœu puisse se réaliser, je suis heureux qu'il m'ait été permis de travailler dans cette direction, durant la plus grande partie de ces douze dernières années. »
 
Taken from Feuille religieuse du Canton de Vaud, Volume 63